Un duel peut-être décisif à la télé...
Record d'audience assuré pour le débat Royal-Sarkozy. Les
finalistes ont sans doute peu à gagner, mais ont certainement tout à
perdre.
La dernière chance pour Royal d'inverser les sondages, et l'épreuve
des nerfs pour Sarkozy.
Douze ans, jour pour jour, qu'un tel débat n'avait eu lieu en France. En effet, Jacques Chirac l'ayant refusé face à Jean-Marie Le Pen en avril 2002, le dernier choc des titans entre présidentiables sur petit écran remonte au 2 mai 1995 : cela avait alors été un duel courtois entre Lionel Jospin et Jacques Chirac.
Douze ans plus tard, comme cela fut le cas pour les cinq précédents duels télévisés de ce type, rien n'a été laissé au hasard. Le moindre détail de la confrontation de deux heures prévue ce soir a fait l'objet d'un accord minutieux entre les deux chaînes qui le diffuseront (TF1 et France 2) et les états-majors des deux prétendants à l'Elysée, accord visé par le Conseil supérieur de l'audiovisuel. De la physionomie du décor jusqu'à la position des candidats ("à la française", assis autour d'une table, et non "à l'américaine", debout derrière un pupitre), en passant par la place des caméras. Des thèmes du débat jusqu'au choix du réalisateur et des présentateurs, en passant par le rôle des journalistes (ils ne pourront qu'"arbitrer" les échanges, sans interviewer directement ses protagonistes), les places à table ou l'ordre des prises de parole (tirés au sort).
Sans oublier une charte régissant la réalisation de l'émission. Celle-ci interdira notamment les plans de coupe (souvent dénigrants pour le compétiteur en train de parler) et les vues sur les jambes et pieds des candidats (dont les mouvements traduisent souvent la nervosité). Chaque duettiste aura d'ailleurs son propre mandataire en régie pour contrôler le respect de cette charte.
6 millions d'UDF à séduire
Pourquoi un tel luxe de précautions ? Parce que ce genre de débat bénéficie généralement d'une audience phénoménale; mercredi soir, on va sans doute dépasser les 20 à 25 millions de téléspectateurs. S'il n'infléchit généralement que marginalement les électeurs convaincus, il peut avoir une influence déterminante sur les indécis. Or, ces derniers constituent tout de même encore une quinzaine de pc de l'électorat.
C'est d'autant plus important pour cette présidentielle-ci que, contrairement aux précédentes, le candidat arrivé troisième (l'UDF François Bayrou) n'a pas donné de consigne de vote et qu'il y a donc 6,8 millions de voix centristes dans la nature. Selon Étienne Schweisguth, directeur de recherche CNRS au Cevipof (Sciences-Po), la confrontation, selon qu'elle tourne à l'avantage de l'un ou l'autre finaliste, pourrait déplacer au minimum 1 à 2 pc des voix. Avec des sondages ne séparant pas rarement les deux finalistes de plus de 3 pc (soit la marge d'erreur), un tel déplacement pourrait influer sur le résultat final.
Les duels télévisés du passé, d'ailleurs, ont montré qu'autant le candidat sorti gagnant ne voit pas le lendemain sa cote s'envoler, autant le perdant peut voir la sienne se tasser. Or, hormis lors du match nul soporifique de 1995, chaque duel s'étant soldé par l'échec d'un finaliste a vu ensuite ce dernier battu dans les urnes. Ce fut le cas en 1974 à la faveur de Valéry Giscard d'Estaing puis en 1981 et en 1988 à la faveur de François Mitterrand.
Un précédent tendu
Qui l'emportera mercredi ? Nicolas Sarkozy est servi par ses talents reconnus de débatteur. Le problème est qu'il n'est jamais aussi bon à la télé que quand il cogne. Or, là, il devra surtout éviter de perdre ses nerfs, sous peine de confirmer le portrait d'homme anxiogène, brutal et manquant de sang-froid que font de lui ses détracteurs. Il va aussi devoir défendre le bilan du camp sortant. Ségolène Royal, elle, est une piètre oratrice en meeting, mais ses innombrables débats participatifs et ses trois débats télévisés lors de la campagne pour l'investiture ont quelque peu aguerri son aisance télévisuelle. Elle devra veiller elle à ne pas être prise en défaut de compétence et de crédibilité.
Difficile de pronostiquer un vainqueur. Ce qui est envisageable, en revanche, c'est que le duel soit âpre. En effet, le seul débat télévisé les ayant opposés, en mars 1993, avait été tendu. Nicolas Sarkozy avait accusé le socialiste de tenir "un discours de haine", qui "insulte" ses adversaires et les électeurs. Ce qui lui avait valu d'être accusé en retour de tenir "des discours excessifs", "à côté des clous" : un "rouleau compresseur" jugé "fatigant" et peu compatible avec la nécessité de "laisser respirer" les gens.